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Réformer pour mieux gouverner : les leviers d’une transformation administrative durable

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Réformer pour mieux gouverner : les leviers d’une transformation administrative durable

Yves Sylvain MOUSSAVOU.

Le Gabon se trouve aujourd’hui à un carrefour historique. D’un côté, le gouvernement
affiche sa volonté de rationaliser les dépenses publiques et d’assainir les finances. De
l’autre, la croissance continue des charges fixes — masse salariale, effectifs
permanents, structures de l’État — menace les marges de manœuvre pour contribuer à
l’investissement et à la diversification économique. La situation exige une réforme de
l’État ambitieuse, capable de transformer une administration hypertrophiée en un
appareil moderne, efficace et orienté vers les résultats.
La masse salariale de l’État gabonais devrait atteindre près de 960 milliards de FCFA
en 2026, soit presque un quart des recettes budgétaires nationales. À titre comparatif,
la Côte d’Ivoire consacre environ 7% de son PIB à la rémunération de ses
fonctionnaires, et le Cameroun seulement 5,3%. Le Gabon dépense donc
proportionnellement davantage pour sa fonction publique, sans que cette dépense
élevée se traduise par une administration plus efficace. Cette situation révèle
une inefficacité structurelle persistante : dans le secteur de l’éducation, les
enseignants restent massivement concentrés dans les zones urbaines, tandis que les
écoles rurales souffrent d’un manque criant de personnel ; dans le secteur de la santé,
les hôpitaux continuent d’être sous-équipés malgré l’augmentation encore insuffisante
des effectifs ; et dans le domaine de la sécurité, les forces disponibles peinent à
produire des résultats tangibles sur le terrain.
Face à ce constat, la réforme ne peut se limiter à une simple réduction mécanique des
coûts. Elle doit inscrire la dépense publique dans une logique de refondation de
l’organisation et du fonctionnement de l’État, orientée vers l’investissement
productif et le développement économique. Pour atteindre cet objectif, le Gabon doit
engager une refonte profonde de l’État sur les trois à quatre prochaines années,
portée par une administration de mission de type «delivery unit», chargée d’assurer
la mise en œuvre et le suivi rigoureux des résultats. Placée sous la tutelle directe du
Chef du Gouvernement, cette structure aura pour ambition de redimensionner la taille
et les structures de l’État, de moderniser la fonction publique et de rationaliser la
gestion des ressources humaines, tout en instaurant une culture de performance et de
redevabilité.
Cette réforme passera par la transformation profonde de la fonction publique. Le
Gabon devrait rompre progressivement avec le modèle de carrière pour adopter
une fonction publique d’emplois contractuels, fondée sur la performance et le
mérite. Les contractuels ne deviendront plus automatiquement fonctionnaires, mais
évolueront dans un cadre contractuel nouveau, clair et rigoureux. Ensuite, la mise en
place d’un fichier biométrique national permettra d’éliminer les doublons et les
dossiers frauduleux, tandis que les lettres de mission et les contrats de performance
deviendront la norme pour évaluer chaque agent. Parallèlement, un plan de départs
volontaires robuste par son financement et son attractivité offrirait aux agents en
surplus des opportunités de reconversion, via la création d’entreprises ou des
formations adaptées, allégeant ainsi la masse salariale et libérant des ressources pour
l’investissement.

Les services publics personnalisés (SPP) et les autorités administratives indépendantes
(AAI) devraient également faire l’objet d’une rationalisation profonde. Aujourd’hui,
plus de cent (100) agences publiques (AAI et SPP) coexistent, souvent redondantes et
peu performantes. Certaines, stratégiques, telles que l’OPRAG, l’ANAC ou l’ARCEP,
devraient conserver un rôle central ou le faire évoluer par rapport à la structuration de
leurs secteurs. D’autres devraient être fusionnées ou supprimées. À titre d’exemple,
la création d’une Agence nationale de sécurité sanitaire des aliments, regroupant
l’AGASA (SPP, agriculture), certaines attributions de la DGCC (service central,
Économie) et l’ensemble des autres acteurs intervenant de manière dispersée dans le
contrôle alimentaire — un système qui contribue à renchérir le coût de la vie —
permettrait de centraliser les missions de contrôle et d’éliminer les duplications.
Cette rationalisation viserait à concentrer les moyens sur les priorités, améliorer
l’efficience et clarifier les rôles au sein de l’État.
Une réforme financière devrait accompagner cette transformation structurelle.
Les comptes d’affectation spéciale devraient être optimisés. Le Conseil des Ministres
l’a rappelé : publication régulière des recettes et des dépenses, suppression des
structures redondantes, réallocation des fonds vers des priorités effectives.
Le retour du Ministère de la Planification constitue un pas décisif vers l’amélioration
de la qualité de l’investissement public. Les investissements doivent être centralisés et
planifiés via la création urgente d’une banque de projets, regroupant les initiatives
pré-validées, financées et alignées sur le Plan national de développement. La loi de
programmation triennale des investissements et le Programme d’Investissements
Publics (PIP) permettront de prioriser les projets essentiels. Parallèlement, la mise en
place d’un instrument de coordination avec les bailleurs de fonds optimisera
l’utilisation des financements extérieurs, tout en assurant le suivi des Partenariats
Publics-Privés (PPP) en lien avec l’ANPI, en tant que mécanisme de financement
alternatif. Cette coordination permettra également de renforcer le rôle du Comité
national de la Dette publique dans la surveillance et l’efficience des investissements.
La transformation de l’administration passe également par la digitalisation et le
développement de l’intelligence artificielle (IA), qui permet de gagner
considérablement en rapidité et en efficacité. La production de textes, de contrats et de conventions, le suivi-évaluation ainsi que l’audit des dépenses peuvent bénéficier de
cette révolution technologique. Les systèmes d’alertes et de contrôle automatisés
renforceraient ainsi la redevabilité et la transparence. Toutefois, le développement des
applications basées sur l’IA devrait être strictement contextualisé, afin d’éviter la
création de solutions «hors-sol » déconnectées des réalités locales et des contraintes
opérationnelles. L’objectif reste clair : instaurer une culture où chaque décision et
chaque dépense sont traçables et évaluables avec identification des
responsabilités.
Le président de la République a été clair dans son projet de société : son objectif est
de créer une administration fondée sur la primauté du mérite, à travers
une réforme profonde de la fonction publique axée sur les emplois, remplaçant la
traditionnelle fonction publique de carrière. Chaque initiative devra faire l’objet
d’une planification et d’une programmation rigoureuse, alignée sur les priorités nationales. Ces engagements devraient se traduire par une loi d’orientation et de
modernisation de l’État, encadrant la transformation administrative sur le long terme.
À horizon cinq ans, l’ambition serait de bâtir un Gabon nouveau : un État moderne,
performant, réduit mais ciblé, capable de soutenir la stratégie nationale de
diversification et de développement. La réussite de cette réforme reposera sur
la rigueur, la transparence et l’innovation, plaçant l’efficacité administrative et le
service au citoyen au cœur de l’action publique. Le temps des réformes superficielles
est révolu. Pour que le Gabon sorte de la complaisance, il faut agir avec audace et
méthode. La refondation de l’État n’est plus une option : elle est la condition sine qua
non pour créer un appareil étatique digne de ses ambitions et véritablement au service
du peuple

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